Les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro se sont achevés le 21 août 2016 et pour une fois les voileux ont pleinement été associés à la fête puisque les régates se sont déroulés dans la baie. Les véliplanchistes français, Charline Picon et Pierre Le Coq, se sont distingués en obtenant respectivement l'or et le bronze dans la catégorie RS:X. Camille Lecointre et Hélène Defrance ont, quant à elles, ramené le bronze en 470.

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JO de Londres 2012 – ITV DTN (1/2)

Philippe Gouard : «Notre système est trop facilitant, trop social»

  • Publié le : 05/09/2012 - 00:05

Sport individuelRien n'est plus difficile que d'expliquer un échec collectif, chaque équipage ayant manqué ses Jeux pour des raisons qui lui sont très personnelles. Mais le DTN s'évertue malgré tout à tirer des leçons de notre déroute afin de préparer l'avenir.Photo @ Jean-Marie Liot FFV

Quelques jours plus tôt, le DTN Philippe Gouard et Jean-Pierre Champion, le Président de la FFV, avaient déjà rencontré les membres de la presse présents à Weymouth, histoire d’éteindre un début d’incendie. Mais il était encore trop tôt, l’histoire n’était pas finie, l’espoir tenait encore… Le 10 août, en fin d’après-midi, le contexte est bien différent : les Jeux des Français se sont arrêtés brusquement, avec la seule médaille de bronze décrochée par Jonathan Lobert en Finn et gâchée par un effroyable sentiment de frustration.

Le DTN s’avance, assommé, un peu perdu, meurtri. La déconvenue des filles du 470, Camille Lecointre et Mathilde Géron qui viennent de manquer leur médaille pour un point, a sarcastiquement mis un point final à l’histoire des Français, partis pour conquérir le monde et revenus quasiment bredouille. Gouard tente alors d’expliquer tout ça, à chaud. Interview en deux parties, premier acte.

 

Péché d"orgueilLes six médailles que le DTN Philippe Gouard avait promises ont fait couler beaucoup d'encre avant les Jeux ; depuis, elles soulignent cruellement les ratés des Français... Et nombreux sont ceux qui disent que l'on aurait mieux fait de ne rien annoncer.Photo @ Jean-Marie Liot FFVv&v.com : Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Philippe Gouard :
Il y a deux choses à faire : d’abord voir certains points importants à chaud, comme on va le faire aujourd’hui, ensuite analyser plus profondément un certain nombre de choses. Alors, en premier il faut réexpliquer ce que l’on sait très bien : les Jeux, c’est compliqué. Cela se passe tous les quatre ans et il y a une pression qui n’est pas simulable. Par rapport au fonctionnement français – même sur un plan sportif global –, je crois que l’on a du mal à dépasser la culture de la technique pour développer la culture de la gagne.

v&v.com : J’ai le sentiment que les Jeux se sont joués là pour les Français : le moral était tellement bas chez certains, que cela semblait rogner leur niveau technique !
P.G. :
Il y a un sentiment de frustration dans ce que tu dis… Pour ma part, j’analyse un peu les choses comme ça : il y a quatre ans, les Français étaient dans l’obligation d’augmenter leur niveau technique pour faire partie des meilleurs mondiaux. Dans certaines séries, on était 15e ; aujourd’hui, les classements montrent que l’on est dans les sept ou huit meilleurs mondiaux... Dans les dix séries, c’est déjà bien !

v&v.com : Excepté le Laser Radial.
P.G. :
Excepté le Laser Radial, oui. Quoi qu’il en soit, pour jouer, il fallait déjà atteindre ce niveau mondial.

v&v.com : Et c’était bien le cas : les Français naviguaient devant !
P.G. :
Oui, c’était validé. Maintenant, la question que je devrai poser est : est-ce que cet objectif n’était pas devenu le principal ? Est-ce que de gagner la Coupe du monde n’a pas été une fin en soi ? Quelque part, je pense que de l’avoir gagnée en 2010 et de nous dire qu’on était bons nous a sécurisés dans nos têtes. C’est bien. C’était la vérité…

v&v.com : Mais certains semblaient trouver injuste de ne pas se retrouver devant dès la première journée des Jeux ! Comme si les médailles se distribuaient au mérite…
P.G. :
Moi aussi j’ai eu cette impression, bien sûr ! J’en ai parlé ! Mais en parler, dans l’action, c’est compliqué.

v&v.com : De ce point de vue-là, concrètement, comment cela se passe-t-il pendant les Jeux ?
P.G. :
Tous les soirs, il y a un débriefing collectif, avec tous les entraineurs. Cela dure trois quarts d’heure durant lesquels est fait un commentaire sur les courses. Ensuite, si j’ai des choses particulières à dire, je prends rendez-vous avec les entraineurs concernés et éventuellement avec les coureurs – je l’ai fait par exemple avec Julien Bontemps quand il a rencontré son problème d’aileron. Quand il y a un accident, d’un point de vue de la performance, je pense que les entraineurs ont du mal à être lucides, parce qu’ils sont sous le coup de l’émotion et trop dans l’affect. Ça peut se comprendre, mais il faut les remettre dans les clous.

v&v.com : Est-ce à dire que le problème de la préparation mentale se pose aussi chez les entraineurs ?
P.G. :
Pour moi, c’est équivalent : entraineurs et coureurs sont dans une relation quasi fusionnelle, au sens intellectuel du terme. Si bien que pour un entraineur, il y a un moment où dire les choses est un passage difficile.

v&v.com : Ce que tu dis là, c’est qu’il y a un moment où la performance passe nécessairement par l’affect, mais que l’affect peut aussi être un facteur de contre-performance… Et que tu ne sais pas régler le curseur ?
P.G. :
Je pense que l’on pêche sur la finalisation de la performance. Sur le passage de «Je suis bon» à «Je gagne».

v&v.com : En l’occurrence, ils étaient un certain nombre à devoir passer de «Je suis dans les cinq meilleurs mondiaux» à «Je récolte une médaille aux Jeux» !
P.G. :
Tout le problème se pose là et c’est là que je m’interroge. Il faut être des combattants. Ce n’est pas la question de la gagne – la gagne, ils l’ont –, mais de combattre ! Parce qu’aux Jeux, il t’arrive un truc imprévisible tous les jours. Or, dans notre système à nous, très français, et surtout en voile… (Hésitation.) Je vais te dire, il y a eu un signe de cette contre-performance avant les Jeux, c’est quand on m’a dit «Tout est réglé». Les bateaux étaient là, la bouffe était réglée, le logement était OK… Et je n’ai rien pu faire contre ce sentiment d’hyper-sécurité – mais mettre les gens en danger, c’est compliqué.

v&v.com : Mais les méfaits de ce sentiment «d’hyper-sécurité», tu en parlais déjà après la déroute du mondial de Perth, en décembre dernier, et tu as agi contre ça !
P.G. :
Oui ! Mais toute la difficulté est de dire «Bon, maintenant les gars, il va falloir se secouer !» Il y avait une sorte d’inertie sportive qui a fait que mes athlètes attendaient la médaille, un peu comme si elle était une récompense. Les performances ayant été faites, on était dans une normalité de résultats et il n’y avait qu’à finaliser. Or, cela ne se passe jamais comme ça. D’abord parce qu’aux Jeux, on joue dans un autre registre. Ensuite parce qu’on ne s’attendait pas à tomber sur de telles embûches. 

Veillée d"armesÀ la veille du début des courses, la plupart des voileux ont renoncé à monter à Londres pour la cérémonie d'ouverture des Jeux et posent le jour dit sur les quais de Weymouth avec leurs entraineurs, leurs kinés et le DTN... Gouard explique qu'alors, il craint déjà que le sentiment "d'hyper-sécurité" des Français les ait endormis.Photo @ D.R. FFV

v&v.com : Et là, dès le premier jour quasiment, les mecs donnent l’impression de lâcher l’affaire !
P.G. :
Non, non, non ! Ils n’ont pas tous lâché. Julien Bontemps n’a jamais lâché ! Jonathan Lobert s’est fait sa bulle. Les filles du 470, aussi. Et puis, il y a les gars comme Jean-Baptiste Bernaz et ceux du 49er : ça fait déjà 50%. Et puis tu as ceux et celles qui sont sûrs de leur technique. Mais moi, je m’en fous complètement de la technique, en ce moment. Ici, tu ne parles pas de technique. Tu es en train de te battre pour gagner une place ! C’est plus l’envie que la technique qui compte ! Notre défaut, c’est d’être envoutés par la technique. Quand on regarde les concurrents, les Anglais, les Hollandaises en 470… Qu’est-ce qu’ils font ? Ils se battent. Il faut une agressivité naturelle.

v&v.com : D’après ce que vous avez dit il y a quelques jours, Jean-Pierre Champion et toi, vous envisagez donc de pousser les coureurs à diversifier leurs pratiques afin de développer leur agressivité ?
P.G. :
Sur quatre ans, ne pratiquer qu’un seul support olympique est une erreur. On ne peut plus maintenir les gens comme on l’a fait. Il faut qu’ils aillent sans arrêt sur de nouveaux supports, avec des défis et des enjeux que l’on détermine. On ne peut pas simuler les Jeux, mais on peut simuler l’agressivité.

v&v.com : Au fond, n’y aurait-il pas un côté Caliméro chez les Français ? Les Français ne sont pas les seuls à subir la pression aux Jeux et à tomber sur des embûches !
P.G. :
Les données de base, elles ont été données : ce qu’il faut, c’est quitter cette culture du technique. On était de bons élèves, il faut devenir des combattants. Qu’est-ce que c’est, être un combattant ? C’est se battre pour chaque mètre, pour chaque vague.

v&v.com : C’est l’évidence ! M’enfin, comment peut-on arriver aux Jeux sans connaître l’agressivité ?!... Ou alors, comment se prépare-t-on à ça ? Jonathan Lobert et son entraineur expliquent bien qu’ils se sont projetés très tôt là-dedans.
P.G. :
Bien sûr qu’on y a travaillé ! Mais même en se préparant, on se rend compte que l’événement sera encore différent de ce que tu as préparé. C’est une attitude intellectuelle qu’il faut avoir. Alors, tu peux prendre un préparateur mental. OK, tu identifies les conflits, les machins, les trucs… Bon, il y en a eu, des préparateurs mentaux ! Y’en a même ici ! Mais les Jeux resteront toujours l’événement sur lequel ressortent les valeurs supérieures du sport et tu te retrouves dans un monde qui n’est pas ton monde habituel. Donc tu es un combattant.

v&v.com : Est-ce que l’on est certains que les concurrents des Français ne considèrent pas, à l’inverse de nous, que les Jeux sont une épreuve comme une autre ? Au final, ne s’agit-il pas de naviguer et de régater d’abord ? Les Jeux sont-ils trop mythiques pour les Français ?
P.G. :
Il faut en parler avec eux directement. On ne se prépare pas pour les Jeux comme pour un championnat du monde – et c’est d’ailleurs comme ça que l’on a obtenu des résultats sur les deux dernières olympiades. À deux ans des Jeux, on se met donc en «ciblage» et on sélectionne des gens sur leurs aptitudes à combattre. Maintenant, on n’a pas non plus une population énorme pour faire son choix de sélection !

v&v.com : C’est certain que tous les sélectionnés français n’avaient pas les mêmes chances de faire une médaille…
P.G. :
Ce que j’observe, c’est que certains athlètes sont orphelins de ça : ils me disent qu’ils auraient eu besoin d’être encore plus aiguillonnés. Mais on ne peut pas tout paramétrer ! Ça devient une sorte de prise en charge, alors qu’un projet, il ne faut pas le porter au-delà de ce que peuvent faire les gens. Un projet, c’est la propriété de l’athlète. Si aujourd'hui on bute sur la dernière haie, il faut travailler différemment sur quatre ans. Notre système est trop facilitant, trop social… Alors, c’est bien, on va à son entrainement, à son stage… Mais à un moment, c’est trop cool, tout ça. Quand je vois les Anglais qui doivent rembourser leur bateau chaque mois, les Australiens qui doivent se débrouiller pour se déplacer. Nous, on a un mec à la logistique, trois kinés… Et tout ça gomme les difficultés.

v&v.com : Tu dis ça par rapport à ce que tu as observé ? Ou parce que tu sais déjà que pour 2016, les budgets ne risquent pas d’être les mêmes, compte tenu de la crise économique et des résultats des Français ? Sans compter qu’aller à Rio n’est pas la même dépense que d’aller à Weymouth…
P.G. :
Non, c’est ce que j’ai toujours observé… Mais je vais te dire un truc à peu près fou : aujourd’hui, on a les conditions financières idéales. Demain, elles vont diminuer, c’est certain, que ce soit en terme numérique ou en nombre de cadres… Eh bien, je ne suis pas certain que les résultats en pâtissent. Parce que ça va nous forcer à être plus pertinents et plus efficaces. C’est une situation qui peut nous être favorable, en un sens. Et puis, on avait fait le pari d’emmener les dix séries…

BronzeLe succès de Jonathan Lobert, en Finn, et de son entraineur François Le Castrec sauve les Français du naufrage et montre l'exemple : décrocher une médaille est avant tout une performance individuelle.Photo @ Jean-Marie Liot FFV

v&v.com : … Et tu envisages de ne plus le faire ?
P.G. :
À un moment, il faut regarder les choses !

v&v.com : Mais c’est Jonathan Lobert qui décroche une médaille, pas franchement celui qui était le plus attendu !
P.G. :
Bien sûr, cela a ses avantages et ses inconvénients. Depuis qu’on part avec dix séries, cela passe toujours là où ce n’était pas prévu. Maintenant, quand je prends le cas d’un Xavier Rohart – mais il y en a d’autres –, j’ai l’impression d’avoir porté le projet à bout de bras pendant quatre ans et j’en suis usé, parce qu’au moment de combattre pour transformer ça, on avait l’impression d’être quasiment déjà à la fin d’une histoire. On a dépensé tellement d’énergie pour tenter de régler les problèmes, qu’à la fin, t’es content que les gens aillent aux Jeux. Ça, c’est pas bon ! Aux Jeux, t’es sur un tremplin ! C’est précisément là que tu prends ton envol ! Mais si tu arrives déjà épuisé dans ta tête, tu te casses la figure.

v&v.com : Ouais, enfin entre ceux qui ne sont pas assez stimulés et ceux qui sont épuisés…
P.G. :
(Râle sourd.)

 

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Retrouvez la deuxième partie de l'interview de Philippe Gouard dès demain, sur notre site, et le bilan complet des Jeux dans le n°500 de Voiles et Voiliers, disponible à partir du 19 septembre.